Les emprunts toxiques des collectivités : un cadre légal complexe et en évolution

Les emprunts toxiques ont plongé de nombreuses collectivités territoriales françaises dans une crise financière majeure au début des années 2010. Ces produits financiers structurés, initialement présentés comme avantageux, se sont révélés extrêmement risqués et coûteux pour les finances locales. Face à cette situation, le cadre légal a dû s’adapter rapidement pour encadrer ces pratiques et proposer des solutions aux collectivités en difficulté. Cet enjeu juridique et financier continue d’avoir des répercussions importantes sur la gestion des collectivités et leur relation avec les établissements bancaires.

Genèse et caractéristiques des emprunts toxiques

Les emprunts toxiques sont apparus dans les années 2000, proposés par les banques aux collectivités territoriales comme une solution innovante pour financer leurs investissements. Ces produits financiers structurés reposaient sur des mécanismes complexes, souvent indexés sur des variables exotiques comme les taux de change.

Leurs principales caractéristiques étaient :

  • Des taux d’intérêt initialement très bas et attractifs
  • Une indexation sur des indices financiers volatils
  • Des formules de calcul des taux opaques et risquées
  • Des pénalités de sortie exorbitantes

Dans un premier temps, ces emprunts ont séduit de nombreuses collectivités en quête de financements avantageux. Cependant, la crise financière de 2008 a révélé leur extrême dangerosité, avec une explosion des taux d’intérêt qui a mis en péril les finances de centaines de collectivités.

Le manque d’encadrement légal et la complexité de ces produits ont permis leur commercialisation massive, malgré les risques évidents qu’ils faisaient peser sur les finances publiques locales. Cette situation a conduit à une prise de conscience et à une évolution rapide du cadre juridique.

L’évolution du cadre légal face à la crise des emprunts toxiques

Face à l’ampleur de la crise des emprunts toxiques, le législateur a dû intervenir pour encadrer ces pratiques et protéger les collectivités. Plusieurs textes majeurs ont ainsi été adoptés :

La loi du 26 juillet 2013 de séparation et de régulation des activités bancaires a marqué un tournant décisif. Elle a notamment :

  • Interdit la commercialisation des produits structurés les plus risqués aux collectivités
  • Imposé une meilleure information des emprunteurs sur les risques encourus
  • Renforcé les obligations de conseil des établissements bancaires

Le décret du 30 décembre 2014 est venu préciser les modalités d’application de cette loi, en définissant notamment une classification des produits financiers selon leur niveau de risque.

La loi de finances pour 2014 a créé un fonds de soutien doté de 3 milliards d’euros pour aider les collectivités à sortir des emprunts toxiques. Ce dispositif a été renforcé et étendu par la suite.

Ces évolutions législatives ont permis de poser un cadre plus protecteur pour les collectivités, tout en cherchant des solutions pour celles déjà engagées dans des emprunts toxiques. Néanmoins, leur mise en œuvre s’est heurtée à de nombreuses difficultés pratiques et juridiques.

Les enjeux juridiques de la sortie des emprunts toxiques

La sortie des emprunts toxiques s’est révélée être un véritable casse-tête juridique pour les collectivités territoriales. Plusieurs enjeux majeurs se sont posés :

La validité des contrats : De nombreuses collectivités ont cherché à faire annuler leurs contrats d’emprunt toxique en invoquant des vices de consentement ou le manquement au devoir de conseil des banques. Cette stratégie s’est heurtée à une jurisprudence initialement peu favorable.

Les indemnités de remboursement anticipé : Les pénalités exorbitantes prévues en cas de sortie anticipée ont constitué un obstacle majeur. Leur légalité a été contestée, donnant lieu à d’âpres batailles juridiques.

La responsabilité des élus : La question de la responsabilité personnelle des élus ayant contracté ces emprunts s’est posée, avec un risque de mise en cause devant la Cour de discipline budgétaire et financière.

L’accès au fonds de soutien : Les conditions d’éligibilité et les modalités de calcul de l’aide du fonds de soutien ont fait l’objet de nombreux débats et recours.

Ces enjeux ont donné lieu à un contentieux abondant, avec des décisions de justice parfois contradictoires qui ont contribué à complexifier encore la situation. La jurisprudence a progressivement évolué, tendant vers une meilleure protection des collectivités, sans pour autant résoudre tous les problèmes.

Le rôle des juridictions dans l’encadrement des emprunts toxiques

Face à la multiplication des litiges liés aux emprunts toxiques, les tribunaux ont joué un rôle crucial dans l’interprétation et l’application du cadre légal. Leur jurisprudence a contribué à façonner les contours de la responsabilité des banques et des droits des collectivités.

La Cour de cassation a rendu plusieurs arrêts importants, notamment :

  • L’arrêt du 28 mars 2018 qui a reconnu le devoir de mise en garde des banques envers les collectivités
  • L’arrêt du 20 juin 2019 qui a validé la possibilité pour les collectivités d’invoquer le dol pour faire annuler les contrats

Le Conseil d’État a également été amené à se prononcer sur plusieurs aspects, en particulier :

  • La légalité des délibérations autorisant la souscription d’emprunts toxiques
  • Les conditions d’octroi des aides du fonds de soutien

Ces décisions ont progressivement dessiné un cadre plus favorable aux collectivités, en reconnaissant les manquements des banques et en ouvrant des voies de recours. Néanmoins, elles n’ont pas résolu toutes les difficultés, laissant subsister de nombreuses zones d’incertitude juridique.

L’intervention des juridictions a ainsi contribué à faire évoluer le rapport de force entre les collectivités et les établissements bancaires, tout en soulignant la complexité des enjeux juridiques liés aux emprunts toxiques.

Perspectives et défis futurs pour l’encadrement des finances locales

Si la crise des emprunts toxiques semble aujourd’hui en grande partie résorbée, elle a profondément marqué le paysage des finances locales et continue d’influencer l’évolution du cadre légal. Plusieurs défis et perspectives se dessinent pour l’avenir :

Renforcement de la formation des élus : La complexité des produits financiers et les risques encourus ont mis en lumière la nécessité de mieux former les élus locaux à la gestion financière. Des dispositifs de formation obligatoire sont envisagés.

Évolution du contrôle de légalité : Le rôle du préfet dans le contrôle des actes financiers des collectivités pourrait être renforcé pour prévenir la souscription d’emprunts risqués.

Développement de nouvelles formes de financement : Face aux restrictions sur les emprunts structurés, de nouvelles solutions de financement émergent, comme les obligations vertes ou le financement participatif. Ces innovations appellent un encadrement juridique adapté.

Renforcement de la transparence : Les exigences de transparence sur l’endettement des collectivités se renforcent, avec des obligations accrues de reporting et de publication d’informations financières.

Ces évolutions s’inscrivent dans un contexte plus large de transformation des relations entre l’État, les collectivités territoriales et le secteur bancaire. Elles visent à prévenir de nouvelles crises tout en préservant la capacité des collectivités à financer leurs investissements.

Le cadre légal des emprunts des collectivités continuera probablement à évoluer pour s’adapter à ces nouveaux enjeux, dans un équilibre délicat entre protection des finances publiques et autonomie financière des collectivités territoriales.